Il était une fois, une petite perle de rosée très belle, transparente, posée sur un bourgeon de châtaignier. Ce matin là, le soleil se réveilla de fort bonne humeur. Premier travail, peindre le ciel en rose pour réveiller la terre en douceur. Ensuite, sortir doucement de derrière la montagne, toute ronde, et donner les vraies couleurs à la vie. Après, il n'avait plus qu'à monter et redescendre dans le ciel bleu. Aujourd'hui la météo l'avait annoncé : aucun nuage ne viendrait s'amuser avec lui. La journée promettait d'être longue.
Le soleil, pour se distraire, regardait les Cévennes, ses forêts, ses courts d'eau, ses....
Texte et voix de Maud Miran - Photos Dan & Maud Miran - Graphismes de Dan
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- Mais, qui es-tu, toi, sur le châtaignier? demanda le soleil.
- Une goutte d'eau! murmura la perle de rosée.
Il la trouva ravissante, et joua avec elle. Quel plaisir de la toucher, de lui offrir toutes les nuances de l'arc en ciel. Sous ses douces caresses, la goutte d'eau se sentit belle, précieuse et pour multiplier les effets de la lumière, briller encore plus, se parer de toutes ses couleurs, elle glissait sur le bourgeon : à droite à gauche et revenait au milieu.
Le soleil n'avait jamais rien vu d'aussi gracieux, et arriva ce qu'il devait arriver : il tomba amoureux de la petite perle de rosée. Mais le châtaignier observait le jeu du soleil et de la petite perle de rosée. Il comprit que ces éclats de lumière irisés lui donnaient de la valeur, au moindre mouvement de la petite perle de rosée l'arbre éblouissait.
- Plus vite, plus vite cria-t-il...

Mais la petite perle de rosée ne faisait pas attention à lui. Furieux, le châtaignier appela son amie la brise :
- Peux-tu souffler et remuer cette petite perle de rosée ?
La brise qui aimait jouer avec les feuilles de l'arbre ne se fit pas prier. La petite perle de rosée n'eut qu'à se laisser faire. Le vent léger la promenait d'un bord l'autre. Mais l'arbre voulait encore plus de lumière, de couleurs. Il appela son ami le vent du nord, bien plus puissant que la brise du matin.
- Peux-tu souffler et bouger cette endormie qui se vautre au soleil ?
Le vent du nord qui aimait jouer avec les branches de l'arbre ne se fit pas prier. Il ballotta la petite perle de rosée, à droite, à gauche, si vite qu'elle eut le mal de mer. C'était amusant de voir la petite perle de rosée rouler ainsi. Mauvais, le vent du nord souffla comme un fou, tant et si bien que la petite perle de rosée affolée, s'accrocha désespérément au bord du bourgeon pour ne pas tomber. Le vent du nord ce vaurien, se railla de sa peur, il souffla plus fort, plus fort encore, la petite perle de rosée finit par lâcher et tomba dans la souille du sanglier.
Elle, si belle, si chatoyante devint une vilaine perle de rosée, opaque, bien triste.
- Pourquoi pleures-tu? dit une voix au creux de la souille.
- J'étais si belle sur l'arbre, répondit la petite perle de rosée. L'amour du soleil me rendait désirable. Regarde où je suis tombée, au milieu de cette boue, de cette eau turbide!
- Je suis cette eau toute sale. Sais-tu que tu es dans la baignoire du Roi des sangliers? Rien que pour ça, tu devrais être fière!
- Ca m'est bien égal. Le soleil me donnait des couleurs magnifiques. Maintenant, j'ai l'air de quoi!
- Tu ne comprends rien à rien, répliqua la voix. Reste toute seule dans ton coin! Même pas contente de l'honneur d'être au service du Roi des sangliers. Peuf!
La petite perle de rosée poussa un grand soupir et attendit désespérée.

BRUTUS
Pour Brutus, ce jour était une journée de calme, de paix. Les seules choses à faire, chercher à manger, faire peur à un ou deux promeneurs en fonçant droit devant, histoire de leur dire :
- Vous n'avez rien à faire sur mon territoire !
Ces lundi, mardi, jeudi, vendredi, comme Brutus les aimait. Pas de chiens, pas de chasseurs à craindre. Juste fouiller la terre avec son groin et séduire miss la laie. Oui, Brutus était le Roi des sangliers. Au cours de sa virée, Brutus décida qu'il était temps de faire sa toilette. Il se dirigea vers sa salle de bain, au bord du champ vert, en dessous du châtaignier. Il courut jusqu'au pied de l'arbre, et se vautra dans la boue. La petite perle de rosée se mit à trembler en voyant cette masse énorme et noire s'abattre sur elle. Un poil de la fourrure de la grosse bête la transperça. Occasion rêvée pour la petite perle de rosée de s'arrimer à ce piquet étrange pour ne pas être écrasée par cet individu violent et peu amène. Quand Brutus se releva, la petite perle de rosée était encore plus sale, plus sombre.
Elle n'était pas si mal, sur le dos de cet animal velu qui traversait, tranquille, la verte prairie. De là, elle pouvait voir le soleil. Mais lui ne la voyait plus. Hélas la route de Brutus s'enfonça dans les bois. Le voyage devint cauchemar. Brutus n'empruntait pas les chemins plats et lisses. Brutus montait, descendait sans arrêt.

Il suivait ses traces à travers les broussailles, les arbustes. La petite perle de rosée se cramponnait. Elle aurait bien saisi au passage, une branche de genévrier pour pouvoir souffler. Mais Brutus allait droit au but, même si son trajet était sinueux. Brutus s'arrêta net. Il était arrivé à son garde manger. Une seconde plus tard, ce fut pour la petite perle de rosée, un vrai tremblement de terre. bousculée, ballottée, chavirée, elle s'accrocha de toutes ses forces pour ne pas tomber.
La turbulence s'accéléra. La petite perle de rosée culbuta sur le dos de Brutus, glissa à une vitesse vertigineuse sur son groin, et choquée, s'endommagea sur une pierre.
SOCRATE LE SERPENT
Sur cette jolie pierre, la petite perle de rosée reprenait son souffle. A nouveau, elle voyait le soleil. Mais sa couleur sombre et sale n'attirait plus ses rayons. La petite perle de rosée était accablée de chagrin n'était plus que l'ombre d'elle même.
- Sans tendresse, sans amour, pensait-elle, je ne suis plus rien!
Le cœur lourd, elle revivait ces instants de bonheur, éclatante de mille feux, aux douces caresses du soleil matinal.
- Ce n'est pas juste, se disait-elle. La petite goutte de rosée se sentait très seule, quand elle entendit un léger glissement. C'était Socrate, le serpent.
Il aimait se rendre sur cette pierre, sa préférée pour se mettre au chaud. Il n'aperçut même pas la petite goutte de rosée. Socrate s'étala de tout son long et dormit toute la journée. Le soleil finissait son voyage quand Socrate se réveilla et rampa à travers les herbes.
Dans ses ondulations il emprisonna la petite perle de rosée entre deux de ses écailles. Elle se trouva coincée et avait bien du mal à respirer. Ce soir, Socrate était pressé. Il avait rendez-vous avec ses copains et ses copines à un nœud de vipères. Une aspic-conteuse de la Vallée Française était invitée pour animer une soirée contes. Arrivé au lieu de rendez-vous Socrate se lova auprès de ses compagnons aussi froids que lui. Attentifs, ils écoutèrent. La petite perle de rosée était gelée, mais elle ne perdait pas une parole du conte. A la fin de celui-ci, Socrate dormait. La petite perle de rosée, mal à l'aise se faufila tant bien que mal entre les écailles, et dégringola au creux d'un chardon.
TIFLIT LA BERGERONNETTE ET KRANAK LE VAUTOUR.
La petite perle de rosée passa sa nuit blottie au creux du chardon. Comme tous les matins, le soleil se
leva, mis du rose aux choses de la vie. Mais la petite perle de rosée si sale, si sombre ne pouvait capter la moindre miette de sa lumière. Une chape de plomb s'abattit sur son cœur. Le soleil si amoureux
d'elle l'aurait-il oubliée? Comment un amour aussi fort pourrait-il être aussi bref?
La petite perle de rosée savait qu'à chaque aurore, sa mère saupoudrait la terre de mille et mille gouttelettes d'eau. Mais jamais, elle n'avait vu le soleil jouer ainsi avec l'une de ses sœurs. Perdue dans ses pensées, elle n'entendit pas le chant joyeux de la bergeronnette.
Tiflit, la bergeronnette, célébrait la venue du jour, sonnant le début des agapes pour ses oisillons. Tiflit
se posa sur le chardon. La petite perle de rosée s'agrippa à une plume de sa queue. Que de
merveilleux voyages. Du nid au sol, du sol au nid, la petite perle de rosée découvrait les Causses, les
cheveux d'ange frémissant au vent, les toits de lauses, les drôles de cheminées avec leur pierre posée au milieu. Tiflit ignorait la présence de la petite perle de rosée. Elle était si légère, elle n'en sentait même pas le poids.
- As-tu vu ce que tu as sur une des plumes de ta queue? cria Kranac le vautour.
- C'est encore une de tes mauvaises plaisanteries, tu cherches à détourner mon attention afin de faire ton repas de mes petits! Ca ne prend pas, chanta Tiflit.
- T'es sale! T'es sale! T'es sale! répliqua Kranac
- Menteur! Menteur, répondit Tiflit.
L'oiseau repris sa course dans le ciel. Donner à manger à ses petits était autrement plus important que de discutailler avec ce mangeur de charognes. Le vautour n'avait pas dit son dernier mot. Vexé de ne pas être cru, il fonça sur Tiflit, qui pour l'éviter fit volte face. La petite perle de rosée surprise par ce geste, tomba et s'éclata en mille gouttelettes sur une branche d'églantier.
Passe Mélusine qui partait en vacances sur des plages du bout du monde:
- Mais qu'est ce donc ces boutons sur l'églantier? Serait-ce une nouvelle maladie? Ne crains rien, je vais te soigner!
Vous l'aurez compris, Mélusine avait besoin depuis fort longtemps d'une paire de besicles, mais elle refusait:
- Des lorgnons sur le nez, ça vieillit, et vous donne bien plus que votre âge. Je suis bien trop jeune pour ce genre d'ustensile.
Mélusine prit sa baguette, prononça une formule magique. La petite perle de rosée retrouva tous ses morceaux mais pas sa beauté.
Elle était toujours aussi sale aussi sombre.
- J'ai dû me tromper dans la formule! s'exclama la fée. De tous ces petits boutons, j'en ai fait un gros ! Tu ne souffres pas trop, gentil églantier? Je retourne chez moi, en Bretagne, chercher la bonne recette, dans mes vieux grimoires. Tu ne peux pas rester comme ça!
Mélusine partie. La petite goutte de rosée se sentit abandonnée, son cœur n'avait jamais été si lourd. Les fées, d'habitude, transforment la laideur en beauté. Pourquoi était-elle partie? La petite perle de rosée était entière mais toujours aussi dégoûtante.
Pourquoi, mais pourquoi, Mélusine était elle partie si vite? Le soleil depuis la veille scrutait la moindre parcelle de terre, de végétaux, de pierre. Rien. Il cherchait la petite goutte de rosée, sa petite goutte de rosée. Intrigué par l'attitude déconcertée de Mélusine, le soleil, curieux, vint voir l'églantier. Quand il découvrit sa bien aimée si triste, si sale, son cœur brûla d'amour. Sa chaleur devint si intense que la petite perle de rosée s'évapora, laissant sa vilaine robe sombre et rejoignit le soleil. Quant à Mélusine, nul ne sait si elle vint revoir l'églantier, mais elle passa de merveilleuses vacances sous les palmiers d'une île lointaine.